jeudi 2 février 2012

La république des ignorants

Ce soir, je participe à une réunion qui décide, de manière masquée, de la survie ou non d'un établissement scolaire rural.
Masquée : le pouvoir se masque, c'est-à-dire qu'il avance sans bruit, sans mots, sans images. Le pouvoir ne montre plus ses atours, comme il l'a pu faire autrefois. Sous Louis XIV, le pouvoir est un corps dans un château ; à la Révolution, le pouvoir est un discours ; durant la Seconde Guerre mondiale, le pouvoir est une voix (Londres ou Berlin); durant la Guerre du Golfe, il est une image.
Mais aujourd'hui, à quelques centaines de mètres du lieu où j'habite, le pouvoir (sous les traits d'une femme blonde et bouclée, enveloppée d'un élégant châle rouge) se tait. Il avance feutré ; il communique peu, et ses mots, creusés, dissimulent un vide énorme. On gratte la pellicule, et l'on tombe, si l'on n'y prend garde ! La stratégie du pouvoir, c'est de ne pas se dire. Aucune information n'est transmise. C'est la vieille stratégie du diable : faire croire qu'il n'existe pas !

Tout est caché, il n'y a pas de menace, il n'y a qu'un statu quo, une légère évolution qui en a à peine l'air, un changement minime et confortable. Tout sera comme avant. Comme avant, mais l'être sensible sent bien que ce nouveau réel a une autre saveur. Le nom va changer, discrètement, le numéro va changer. Tout va glisser, confortablement, dans la confiance.

LE PATRON. - Vous savez que j'ai l'habitude de travailler dans la confiance.

La confiance remplace la garantie. Jette-toi dans le vide, petit, et fais-moi confiance. L'élégant Disney, en son temps (1967), avait déjà tout dit :

video

Les mots sont murmurés ; le silence prend toute la place.

Lutter contre un ennemi fort et visible est facile. Nous voyons ses défauts, et nous aimons le rapport frontal : la force du collectif nous permet souvent de gagner, même contre l'ennemi le plus gros.
Mais contre le silence, la lutte ne peut être la même. Nous sommes comme cette histoire où les rabbins touchent l'éléphant dans le noir. L'un capte la trompe, l'autre les pattes, l'autre la queue. Mais lorsqu'ils comprennent ce qu'ils touchent, il est déjà trop tard : l'éléphant leur a déjà fait la tête au carré.
La stratégie du pouvoir, aujourd'hui, c'est la guerre de l'information : ne rien dire, nier le plus possible, ne s'engager sur rien. Le pouvoir prend ses leçons sur les séries américaines : "The Government denies knowledge."
Est-ce un hasard si cette stratégie apparaît précisément à une époque où la crise de l'autorité du savoir est la plus grande ? Où les scientifiques se débattent dans des affaires de plagiat ? Où Wikipedia devient l'une des forces vives de la connaissance humaine et démocratique ? Où le professeur ne représente plus, pour la plupart des gens, l'autorité du savoir, mais où tout le monde se donne le droit d'en savoir plus et mieux que son voisin - et surtout que l'institution ?
Le pouvoir communique moins parce qu'il sait que chacun d'entre nous est né dans l'ère du soupçon. L'information se monnaye, se dilue, se négocie. Elle se scénarise (voir la manière dont furent distillées et orchestrées les "révélations" de l'affaire DSK), se dramatise. Elle se la joue stratégique partout, et même dans le lieu de sa pure neutralité (l'école).
Aujourd'hui, même les professeurs ne sont plus assurés dans le processus de transmission de l'information. Nous sommes tous des ignorants.

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