vendredi 18 novembre 2011

"Zombie Aporia" de Daniel Linehan

Chaque fois que je vois un spectacle de danse (parlons simplement), je suis toujours frappé par cette espèce de présence (parlons simplement) qu'ont les danseurs.
Ils entrent sur scène, on dirait que c'est la chose la plus naturelle du monde. Ils n'ont même pas besoin de la fiction (comme les comédiens) pour exister dans cet espace. Ils ne construisent rien. Ils n'ont besoin d'aucun support.
Est-ce qu'il y a quelque chose dans leur pas, dans leurs bras le long du corps, dans leurs regards vides - non : neutres ?

Ce qui me trouble encore plus, c'est que je n'arrive jamais à voir à l'intérieur d'un danseur. Un comédien, une comédienne, oui. Le trajet de la langue, de la fiction, je le vois dans le corps des comédiens. Je vois la langue et la résonance des mots dans les gestes, les intonations, les déplacements. Je vois ce qu'un personnage ou une histoire peuvent faire dans un comédien. Je vois aussi comment l'énergie propre fait vibrer, en retour, un mot, une émotion, une histoire. Je vois ce que ça fait d'incarner des mots, c'est-à-dire de les faire être des choses vivantes.

Un danseur, pour moi, c'est avant tout un extérieur - une surface de projection, presque, animée d'un mouvement. D'où vient le mouvement ? D'où vient l'énergie ? Quand je vois, dans Zombie Aporia de Daniel Linehan, la sueur couler sur les danseurs, je me demande ce qui la provoque : je me demande ce qui transforme les corps des danseurs.
Zombie Aporia a ceci de merveilleux pour moi qu'il montre comment un corps évolue lorsqu'il est soumis à une énergie.
Il y a trois danseurs, très jeunes, on voudrait presque appeler l'assistance sociale tellement ils sont jeunes, une fille, deux garçons, oui, comment peut-on être danseur ? Ils entrent sur scène. L'un dit que le spectacle s'appelle Zombie Aporia. Puis il raconte qu'un zombie est un être à la fois mort et vivant, et qu'une aporie est, en philosophie, un paradoxe. Ils sont là, ils disent ce rien, cette parole qui ne veut rien dire, mais ils sont incroyablement là. Je n'en crois pas mes yeux. Ils ne savent pas parler, mais de ma vie, je crois, je n'ai jamais vu d'êtres humains qui soient autant là. Ces trois-là ont réussi à avoir autant de présence qu'un objet, un animal, un caillou. La sueur qui coule de leur front, leur respiration épuisée après quarante minutes de danse ont fait d'eux des choses vivantes. Comment une sueur, une respiration peuvent-elles créer une telle émotion ?

Au bout de cinquante minutes de spectacle, pourtant scrutées dans leurs plus intimes détails (cette sueur, d'où vient-elle ?), ces trois personnes sont pour moi absolument incompréhensibles. Toute l'énergie qu'ils ont dépensée n'a même pas servi à les dévoiler en tant qu'individus singuliers. La sueur ne les a pas ouverts, ne les a pas nettoyés de leurs oripeaux d'artistes. Je n'ai rien appris d'eux ; ils sont toujours murs, surfaces, face à moi.
Mais j'ai appris du règne des choses, de l'étrangeté de ce rapport de l'homme à ce qu'il appelle à tort son "environnement" - car l'homme n'est pas entouré de choses. Il est plutôt une béance impossible au sein des choses : un trou, oui, qui n'aurait jamais dû s'ouvrir, dans le réel.

(Daniel Linehan, Zombie Aporia, Festival "Mettre en scène", Rennes, 12.11.11.)

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