Vers le sud est le dernier texte de Ciel dans la ville Afrique/France.
Lundi 4 juillet
20H55. Toute seule. Loin des autres. Dans les herbes blondes. Couchée, emmitouflée dans une couverture, les yeux face au ciel, une cigarette dans une main et le talkie dans l'autre. C'est l'attente. Calme, j'entends tout, tous les sons viennent à moi, bestioles, criquets, coccinelle, moustiques. L'avion passe au dessus de moi. Le vent fouette les herbes, cris d'oiseaux. Des araignées me montent dessus mais ne me piquent pas. Sentiment d'avoir été intégrée dans ce paysage, et d'en faire partie. Je pourrais mourir là et je serai bien. Et puis j'entends Alexandre nous appeler un par un pour le final. Je suis la dernière et j'ai une grande distance à faire en courant, en slip vert et baskets bleues vers un ours, je passe sous un barbelé, un bonjour à l'ours-Alexis et c'est parti pour la danse. Tourner, tourner de plus en plus vite, jusqu'à la chute, l'impression d'avoir 8 ans.
Mardi 5 juillet
21h02. Première qui s'achève. Campement avec une banane, une barre de céréale, appareil photo, bouteille d'eau, araignées et coccinelles, ciel bleu, soleil doux. Je fume. Tout va bien. Impression d'être à la plage à une heure pas normale. Les voix de vous tous me bercent, ça s'installe, ça bavarde, tout va bien, on est dans les temps et nous aurons l'avion pour le début du texte. Mais tout ça est bien trop bucolique : j'ai oublié une petite mise assez importante pour moi, ma robe pour saluer est dans mon sac. Appel radio : Alexandre, je n'ai pas ma robe en place pour le salut. Lamine court à mon secours et sauve mon honneur. Merci Lamine. Les tops se passent bien. Un avion se glisse dans le texte avant l'entrée d'Aristide.
Mercredi 6 juillet
21h05. Nuage gris/bas.
Loin de moi, tout près dans mon oreille j'entends :
21h07 « Flora tu m'entends? »
21h11 « On risque de se prendre un petit grain mais c'est pas sûr! »
21h16 « Lamine? »
- (temps) Ouais
- (temps) Lamine?
- (temps) .......
- Y'a le bus
- Lamine va te cacher - répète Aristide trois fois - va te cacher dans le fourré, le bus est là!
- Donc j'ai le prochain avion, celui que vous allez attraper, sur la fréquence, normalement je pense qu'il est là dans 8 minutes à peu près, donc les gens peuvent descendre à peu près tranquillement et s'installer dans le même rythme qu'hier je pense.
- Sur Gonda? Il est sur Gonda?
- Il est à 8 minutes à peu près, 7 minutes maximum.
- Bien reçu merci.
Et moi j'attends. Il pleut. Un peu. Protéger le talkie. L'avion traverse le grillage. Toujours peur que le talkie ne fonctionne plus. La couverture me gratte le corps. Demain je prendrai le drap et la couverture. Pensées au travers des herbes et du ciel. Je pense à Lamine dans son enclos cerclé de barbelé, Aristide derrière sa charrette de foin, Alexis au bord de l'asphyxie sous sa peau d'ours camouflé sous la paille. Flora et Élios position starter, Sylvain sur le bus qui scrute les phares de l'avion.
Calme en moi, j'aimerais toujours entrer sur scène avec cette même quiétude et vigilance. Il faut absolument que je m'en souvienne, que tout ça s'imprègne en moi.
Jeudi 7 juillet
Je ne sais pas quelle heure il est. J'ai tout oublié, appareil photo, téléphone. Mais j'ai mon talkie c'est l'essentiel. Arc en ciel entier. Ciel gris lumière qui perce. Jacassements d'oiseaux en rythme avec le balancement des herbes. Mini bourrasques. Je fume. Silence Radio. Je pense à Élios dans le bus et je me demande : que dit-il? pile à ce moment peut être rien, peut être c'est un silence. Bruit de talkie: « oui oui je vois le bus. »
Déjà!
Une coccinelle traverse la page blanche de mon cahier.
Je repense à la robe de Tabaski que j'ai oubliée à la mise, et je pense aux accidents d'avion dus aux facteurs humains..
Ma tête est sous la couverture à présent. Je ne vois rien. Je sens tout. J'entends peut être l'avion. Mais ce n'est pas l'avion. Piaillement de moineaux. « Le bus arrive » dit Lamine, « en même temps que l'avion » dit Flora. J'avais donc bien reconnu le son de l'avion. Dix minutes d'attente pour le prochain avion. Il pleut. Alexandre réfléchit. J'ai froid. Vent glacial. Claque des dents. Réminiscence des phrases du Chocolat de Dieudonné, parallèle troublant... enfin le spectacle commence, je prie pour qu'il n'y ait aucun avion après la danse.
Vendredi 8 juillet
21H09. Temps anglais, opaque. Perspective bouchée. Mur gris. Grosses gouttes de pluie. J'aimerais ne jamais me lever pour courir. Mon campement est bien établi. Mode survie. Alexandre prend de mes nouvelles par talkie, je lui dis que j'ai des coulisses de rêve... Flora me demande si je suis seins nus, je réponds que non j'ai une couverture qui sent le chien après trois jours de pluie, un pull à capuche rose, et un peignoir asiatique. C'est la dernière fois que je me retrouve dans ce champ, dans cette position. Dernière fois que je passerai sur un barbelé avec une planche mouillée. Dernière fois que je regarderai Alexis dans sa peau d'ours, dernière danse, dernière chute, dernier temps d'attente dans l'herbe mouillée en slip vert, derniers applaudissements.
Merci au ciel qui fait ce qu'il veut, merci aux avions que je commence finalement à apprécier, et je n'oublie pas les oiseaux qui sont comme nous.
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